Les douleurs croissantes du nouveau gouvernement de gauche de Marseille

C’est l’une des victoires les plus encourageantes de la gauche aux élections municipales françaises de l’été 2020 : à Marseille, deuxième ville du pays, une large coalition de partis a réussi à défier les pronostics et à chasser un establishment de droite qui était au pouvoir depuis plus de deux décennies.

Entré en fonction après avoir dénoncé la corruption, le clientélisme et la négligence de la majorité ouvrière de la ville, le Printemps marseillais promettait un ambitieux remaniement de l’hôtel de ville. Le nouveau gouvernement est dirigé par la maire Michèle Rubirola, médecin de soixante-quatre ans et membre des Verts (EELV), dont la base comprend également les socialistes (PS), les communistes (PCF) et une partie de La France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon. Son administration s’est engagée à stimuler l’investissement dans les services publics et à ancrer ses décisions dans des communautés longtemps aliénées par la politique locale.

Sept mois plus tard, la tâche s’avère difficile.

La tâche n’allait jamais être facile – et elle a été rendue encore plus difficile par une crise sanitaire et un ralentissement économique sans précédent. Les responsables locaux, quant à eux, insistent sur le fait qu’ils ne font que commencer et promettent que de plus grandes réformes sont à l’horizon.

Néanmoins, certains à l’extérieur s’agitent – et plus encore après le départ inattendu de Rubirola, qui a démissionné de son poste de maire le mois dernier. Déclenchant un choc, puis une vague de spéculations sur les tractations en coulisses, il a frappé beaucoup de gens comme précisément le genre de manœuvre politique que le Printemps Marsellais avait dit qu’il éviterait.

Les médias l’ont baptisé “.le switch.” Six jours après avoir démissionné de son poste de maire à la mi-décembre, Rubirola a échangé son poste avec celui de son adjoint, Benoît Payan, en invoquant des raisons de santé et son incapacité à assumer les responsabilités éreintantes de ce poste. Le socialiste de quarante-deux ans était déjà bien connu : il a mené l’opposition de gauche au conseil municipal jusqu’à l’ancien maire et était largement attendu aux élections de l’année dernière, mais il a démissionné au nom de la préservation de la coalition du Printemps de Marseille – un geste pour lequel il a été largement applaudi.

“Tout le monde sait que Payan veut être maire de Marseille depuis un certain temps”, explique Mohamed Bensaada, un habitant des quartiers défavorisés du nord de la ville et un militant du Syndicat des Quartiers Populaires de Marseille, un groupe qui soutient les luttes locales sur les questions de logement, de travail et d’éducation. “Avec l’étiquette du Parti socialiste, il n’aurait jamais pu le faire”.

Plusieurs points de vente ont rapporté que Rubirola n’a jamais eu l’intention de rester en fonction pendant la durée de son mandat de six ans – et les rumeurs abondent selon lesquelles il y a eu un accord dès le début pour céder sa place à Payan. Alors que Payan, Rubirola et d’autres à Marseille Spring ont publiquement nié l’existence d’un tel accord préexistant, les événements ont réussi à aspirer une grande partie de la bonne volonté qui a accompagné l’arrivée du groupe à l’hôtel de ville – et ont alimenté un sentiment de déception et trahison parmi certains des électeurs de la coalition.

“Un tel changement, six mois après les élections, n’est pas très inspirant”, déclare M. Bensaada, qui s’est présenté contre la coalition sur la ligne de vote de La France Insoumise dans les 13e et 14e arrondissements de la ville, mais qui a récemment rédigé un article intitulé “Prouvez-moi que j’ai tortLe Conseil européen a souhaité au nouveau maire de réussir. “Surtout pour les personnes qui ont cru très sincèrement à l’idée que Rubirola apportait une sorte de fraîcheur, une approche citoyenne”.

Le port de Marseille. Andy Wright / flickr

Malgré la mauvaise image, M. Bensaada ne pense pas que cette décision signale nécessairement un changement substantiel de politique. En fait, Payan lui-même est largement issu de l’aile gauche du parti socialiste – soutienPar exemple, le malheureux candidat à la présidence de 2017, Benoît Hamon, à une époque où de nombreux collègues socialistes se sont ralliés au parti En Marche d’Emmanuel Macron ou ont choisi de ne pas faire campagne pour Hamon du tout. Payan a également conduit le parti local vers l’alliance du Printemps de Marseille.

Théo Challande, un adjoint au maire des Verts dont le portefeuille comprend les deux sujets de la démocratie locale et de l’antidiscrimination, raconte Jacobin il comprend le sentiment de colère et de déception que le départ de Rubirola a provoqué. Mais il note que Rubirola est toujours adjoint et que le reste de l’équipe reste en fonction.

“Nous devons regarder vers l’avenir et ce qui se passe aujourd’hui”, dit M. Challande. “Nous devons regarder ce qui est devant nous et construire une nouvelle réponse basée sur ce que nous avons construit, sur l’unité de la gauche, qui est absolument essentielle, et qui reste essentielle”.

En fin de compte, reconnaît-il, ils seront jugés sur leurs actes.

Kévin Vacher, un militant du logement de trente ans et chercheur en sociologie, affirme que ses préoccupations vont bien au-delà de l’échange au sommet. Vacher est membre de l Collectif du 5 novembreLe quartier central de Noailles a été baptisé ainsi en raison de la date de l’effondrement de deux bâtiments en 2018. Cette tragédie, qui a fait huit morts, a mis en lumière l’état de délabrement des logements du centre-ville. Elle a également déclenché des protestations de masse qui ont obligé les autorités locales à commit pour relocaliser des milliers de résidents considérés comme vivant dans des conditions dangereuses.

“Environ la moitié de l’élection a eu lieu avant le début de la campagne”, dit Vacher dans une interview à son appartement de la rue d’Aubagne, juste en bas de la rue du terrain maintenant vide où se trouvaient autrefois les bâtiments effondrés. “C’est le travail effectué par les mouvements sociaux pour mettre en crise le gouvernement local de droite et délégitimer [former mayor Jean-Claude] Gaudin”.

Sur la question du logement, M. Vacher affirme que le nouveau gouvernement devrait en faire plus dès maintenant. D’une part, il dit qu’il doit mieux appliquer la Charte de relogement de la ville, le plan approuvé sous le précédent maire, avec l’aide des groupes de logement, pour évacuer les gens dans les bâtiments dangereux. Selon au Collectif du 5 novembre, certaines des personnes évacuées ont été installées dans des appartements qui ne répondent pas aux normes de base en matière de santé et de sécurité.

En plus de respecter les règles existantes, le groupe de Vacher a proposé une liste de mesures d’urgence, y compris la mise en place immédiate de délocalisation de cinq cents évacués vivant actuellement dans des hôtels et quinze cents vivant dans des logements provisoires. Selon lui, la ville dispose d’un vaste parc de logements inoccupés (environ deux mille à dix mille appartements vides et habitables, dit-il) qui pourraient être saisis à cette fin.

Mais, selon M. Vacher, les militants ont eu du mal à obtenir une réunion de haut niveau avec le bureau du maire pour aborder la question. Bien que son groupe n’ait pas été complètement bloqué, il dit que les choses ont évolué à un rythme glacial, les réunions n’ayant guère permis de progresser.

Selon lui, cette approche de la pression de la base met en évidence l’une des failles fondamentales de la coalition.

“Le Printemps de Marseille est une chose contradictoire”, dit Vacher. “C’est un compromis qui reprend certains objectifs des mouvements sociaux, dont l’imaginaire citoyen, le label citoyen, mais il les reprend pour ses propres fins, parce qu’il ne vient pas d’eux”.

Théo Challande affirme que les progrès ne manquent pas jusqu’à présent, en soulignant son propre portefeuille de lutte contre la discrimination et de défense des droits des LGBT : aux côtés des autorités régionales, la ville s’est engagée à fournir des logements d’urgence aux jeunes LGBT sans abri ; elle prévoit de mettre en place un centre LGBT pour offrir un espace physique permanent aux groupes d’activistes ; et elle travaille à l’élaboration de festivités annuelles pour la Gay Pride. Aussi modestes soient-ils, ces événements marquent de réels changements dans une ville qui, historiquement, a manqué d’une culture gay visible – ou du moins, d’une culture qui reflète la taille de sa population.

“Il est compliqué de mettre en place des politiques publiques”, explique M. Challande, qui décrit le travail de mise en place du soutien et du financement des gouvernements régionaux. “Ce n’est pas si simple”.

Mathilde Chaboche, la nouvelle adjointe au maire chargée de l’urbanisme, a également défendu les premiers résultats de la nouvelle administration. Alors que le dernier rapport annuel de la ville budget a été développé en grande partie par la majorité de droite sortante, le Printemps Marseillais s’est déplacé pour s’attaquer à 50 millions d’euros de dépenses supplémentaires : 30 millions d’euros supplémentaires pour améliorer les écoles (couvrant des questions aussi simples que l’installation du chauffage et la fourniture de papier toilette) et 20 millions d’euros pour traiter les questions de logement (couvrant l’amélioration du parc de logements publics et privés).

Mme Chaboche affirme également qu’une grande partie du travail de la nouvelle majorité a consisté à “mettre de l’ordre dans les choses” : élaborer des plans pour mieux déployer les quatorze mille employés publics de la ville et insuffler un changement de culture plus large. Au début de son mandat, par exemple, elle se souvient qu’on lui a demandé d’approuver des projets de construction illégaux.

Coucher de soleil sur Marseille, France. (Wikimedia Commons)

“Au début, les fonctionnaires de la ville venaient me voir avec des dossiers, des demandes, et me disaient : “D’accord, ils me demandent de faire quelque chose d’illégal, quels sont vos ordres ? Chaboche dit. “Au début, j’étais un peu abasourdi, je me disais : ‘Quel genre d’ordre dois-je donner à quelque chose d’illégal ? Évidemment, je vais vous dire : “On ne va pas le faire, on va dire non.

“‘Mais s’il s’agit de personnes importantes ? [the officials asked]. S’il s’agit de personnes importantes, [I said] Il faut aussi garder à l’esprit qu’il n’y a pas de “personnes importantes” et de “personnes sans importance””, rappelle Chaboche. “Je ne prends pas de décisions au hasard en me basant sur l’importance des gens”.

Selon elle, le fait que la demande ait été déposée jusqu’à son bureau – au lieu d’être immédiatement rejetée – en dit long en soi. “C’est comme s’il y avait eu une sorte de validation intermédiaire”, dit Chaboche. “Mais cela ne peut pas exister. Le premier travail d’un fonctionnaire est d’appliquer la loi”.

Lorsqu’on lui a demandé si cette façon de faire des affaires était un héritage de l’époque de Gaudin, Chaboche a refusé de répondre directement. “Cela semblait être un mode de fonctionnement qui venait de quelque part”, dit-elle en riant.

Depuis sa prise de fonction, Chaboche a rejeté une poignée de projets de développement immobilier soutenus par ses prédécesseurs, ce qui, espère-t-elle, jettera les bases de politiques plus équitables de sa propre initiative.

“Cela a mis les gens en colère parce que je pense qu’ils ont compris qu’il y a une nouvelle façon de faire les choses – et c’est vrai, Marseille était en quelque sorte le Far West des promoteurs immobiliers jusqu’à présent”, dit-elle. “J’y mets plus de rigueur. Cela change un peu l’environnement, et en même temps, je pense que cela rend les choses plus égales – tout le monde est traité de la même façon”.

En tout cas, le budget de l’année prochaine permettra probablement de mieux comprendre comment le Printemps de Marseille entend gouverner. Mais il révélera également la manière dont il prévoit de fonctionner dans un contexte de contraintes financières : si la coalition a promis d’investir massivement dans l’éducation et le logement, elle risque également de faire face à d’importantes restrictions budgétaires, en raison de décennies de mauvaise gestion et de mauvaise affectation des ressources. Marseille est déjà une des villes les plus endettées de France, et un nouvel audit commandé par le Printemps Marseillais pourrait révéler que les finances de la ville sont dans un état encore pire que prévu.

L’activiste Mohammed Bensaada reconnaît que les plans de dépenses de la nouvelle majorité pourraient être compliqués par des circonstances indépendantes de leur volonté. Mais comme il le souligne, la nouvelle équipe n’a pas seulement promis un changement de politique ; le Printemps de Marseille a promis une relation fondamentalement différente avec les habitants de la ville, en promettant de les placer au cœur du processus politique. Cette promesse de bouleverser la politique locale comme d’habitude – ainsi que l’unité sous-jacente de la gauche – explique pourquoi la coalition a attiré autant d’attention dans tout le pays.

Ils n’ont pas été élus en disant “oui, nous allons construire ce tramway” ou “nous allons mettre ce bâtiment en place”, ils ont été élus sur une promesse – cette promesse était de rétablir un fonctionnement plus sain de notre démocratie municipale qui a été vidée de sa substance pendant des décennies”, explique M. Bensaada. “Si cette promesse est tenue, alors nous nous souviendrons peut-être de ce changement [of mayors] comme une note de bas de page. Mais, si en plus de ce petit tour de passe-passe, il ne se passe rien, alors ce sera plus difficile”.

En d’autres termes, la question est de savoir si le Printemps de Marseille tiendra sa promesse de renouveau démocratique dirigé par la base ou s’il se contentera plutôt d’une sorte de gauche-libérale technocratique, fonctionnant sans grande participation de la classe ouvrière.

“Souvent, l’expertise et les solutions les plus simples et les plus pertinentes sont développées par les citoyens”, poursuit M. Bensaada. “Cela se résume à la volonté politique. Soit vous dites : “Nous sommes élus et nous savons tout”, comme l’équipe de Macron, le pays de la start-up, soit vous êtes élu mais vous avez une certaine humilité et vous êtes en dialogue avec les citoyens”.

Selon M. Bensaada, le nouveau gouvernement devrait renforcer ses liens avec les quartiers défavorisés du nord de Marseille en améliorant le dialogue avec les militants du logement, les syndicats et les groupes communautaires, et écouter leurs propositions pour améliorer la ville. En plus de taux de pauvreté et de chômage plus élevés et d’un manque de transports publics, ces quartiers souffrent d’un sentiment général de désillusion politique. Comme le souligne M. Bensaada, les élections participation était particulièrement faible dans les deux villes les plus septentrionales de la wardsqui n’ont pas élu la majorité des membres du conseil municipal du Printemps Marseillais.

Néanmoins, M. Bensaada indique qu’un signe encourageant a été la réponse de la ville à l’initiative connue sous le nom de L’Après Mun centre communautaire en plein essor, dont les racines remontent à la lutte des travailleurs.

Des mois de protestations courageuses de la part des syndicalistes, McDonald’s France a réussi en fermant un restaurant populaire dans le quartier nord de Saint-Barthélémy en décembre 2019. Mais quelques mois plus tard, lors de la première fermeture, les militants occupé le McDonald’s vide et l’a transformé en banque alimentaire. Aujourd’hui, plusieurs groupes communautaires, dont d’anciens employés, ont pour objectif de transformer le site en une coopérative qui propose des aliments produits localement.

Pour le plus grand plaisir des supporters de L’Après M, la ville de Marseille aurait entamé des négociations avec McDonald’s pour racheter le restaurant (que la société possède toujours techniquement) et prendre une participation dans la coopérative. A la mi-janvier, le maire Benoît Payan a même a rendu visite sur le site, en posant pour des photos et en offrant un puissant symbole de soutien à un projet qui est toujours efficacement géré par des squatters.

“C’est exactement ce qu’ils doivent faire”, dit M. Bensaada.



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