les secrets du Luxembourg, un paradis fiscal au cœur de l’Europe

C’est un secret bien gardé, un mystère persistant, une question non résolue depuis des années : que cache la place financière du Luxembourg ? Que trouverions-nous si nous ouvrions le coffre-fort de ce minuscule État situé au cœur de l’Union européenne, répertorié par de nombreux chercheurs dans le top 5 des paradis fiscaux du monde ? L’enquête OpenLux, menée par Le Monde avec dix partenaires médiatiques depuis plus d’un an, apporte des réponses : 55 000 sociétés offshore gérant des actifs d’une valeur d’au moins 6 000 milliards d’euros.

Ces sociétés fantômes sans bureaux ni employés ont été créées par des milliardaires, des multinationales, des sportifs, des artistes, des politiciens de haut rang et même des familles royales. Le Luxembourg attire les richesses du monde : sur un territoire de 2.586 km2, Tiger Woods et Cristiano Ronaldo côtoient Shakira et le roi de Bahreïn. Des centaines de multinationales (LVMH, Kering, Altice, Pfizer, Amazon…) y ont ouvert des filiales financières. Des familles fortunées y accroissent leur patrimoine immobilier.

Plus surprenant encore, OpenLux révèle que des fonds douteux, soupçonnés d’avoir pour origine une activité criminelle ou liés à des criminels visés par des enquêtes judiciaires, ont été dissimulés au Luxembourg. C’est le cas de sociétés liées à la mafia italienne, la “Ndrangheta”, et à la pègre russe. La Ligue, le parti d’extrême droite italien, a dissimulé un fonds secret recherché par les autorités italiennes. Des personnes proches du régime vénézuélien ont recyclé des fonds de marchés publics corrompus.

Pour mener cette enquête, Le Monde a constitué une énorme base de données qui répertorie les bénéficiaires des 124.000 sociétés commerciales enregistrées au Luxembourg, c’est-à-dire leurs véritables propriétaires, ainsi que 3,3 millions d’actes administratifs et de rapports financiers. Il s’agit de documents qui ont été récemment rendus publics, mais qui ne sont disponibles que sur le site internet du registre du commerce luxembourgeois. Le Monde a pu les extraire dans leur intégralité pour les analyser, en partenariat avec l Suddeutsche Zeitung en Allemagne, Le Soir en Belgique, McClatchy aux États-Unis, Woxx au Luxembourg, IrpiMedia en Italie, et le Consortium OCCRP de journalistes d’investigation.

157 nationalités représentées

Ces enquêtes confirment que le Grand-Duché est, contrairement à ce que prétendent les autorités luxembourgeoises, un véritable centre offshore, à mi-chemin entre la City de Londres et les îles Vierges britanniques. Près de 90 % de ses “les ” entreprises sont contrôlées par des non-Luxembourgeois. Parmi les 157 nationalités représentées dans cet étonnant « Qui est qui “les Français se distinguent : ils sont en tête de liste avec, au total, plus de 17.000 entreprises.

Ce qu’ils abritent est surprenant : des biens de valeur, ici un château près de Paris appartenant à un prince saoudien, là un vignoble en Provence appartenant à Angelina Jolie et Brad Pitt, et une liste interminable de villas sur la Côte d’Azur et d’appartements parisiens bien équipés. Mais aussi des fleurons de l’économie française, comme Yves Rocher, Chanel, JCDecaux et Decathlon. C’est presque comme si le Luxembourg possédait de petits morceaux de France.

Le cas de la France n’est pas isolé : c’est aussi par l’intermédiaire de sociétés luxembourgeoises que certains fonds d’investissement achètent des pans entiers de villes comme Berlin et Londres, faisant monter en flèche les prix de l’immobilier sans être identifiable ni payer d’impôts. La liste des biens internationaux détenus au Luxembourg est gigantesque : résidences luxueuses, chalets, yachts, hélicoptères, jets privés et gros avions, catalogues de musique, droits d’image, œuvres d’art, bref, la liste est infinie.

Au total, comme le confirme la liste des 64.458 bénéficiaires identifiés par OpenLux : le Grand-Duché de Luxembourg concentre une grande partie des richesses mondiales. Il abrite au moins 279 des plus de 2 000 milliardaires recensés par OpenLux. Forbes magazine. Mais aussi 37 des 50 familles françaises les plus riches, comme les Mulliez, Guerrand-Hermès et Bernard Arnault, qui structurent leur groupe, leur patrimoine et leurs investissements à travers des dizaines de holdings luxembourgeois.

Un emplacement de choix pour la planification fiscale

Les raisons de choisir le Luxembourg sont multiples : une position centrale dans l’Union européenne, une ingénierie financière de qualité, une réglementation financière adaptée aux entreprises, un accès direct aux institutions du pays et une stabilité politique. Mais ne nous y trompons pas : les premières raisons sont la fiscalité et la discrétion. Elles sont le résultat de choix politiques remontant à l’époque de l’ancien Premier ministre, Jean-Claude Juncker (1995-2013), qui est devenu plus tard président de la Commission européenne.

Le Luxembourg a certainement tourné le dos à ses anciens rescrits fiscaux, ces arrangements ultra-avantageux accordés aux grandes multinationales, suite aux révélations sur le sujet en 2014 par la « LuxLeaks “ l’enquête. Mais elle reste un foyer de planification fiscale pour les entreprises et les particuliers fortunés grâce à des régimes fiscaux préférentiels. Cela encourage, dans certains cas, les abus et, éventuellement, la fraude.

L’ampleur de la place financière est telle que le Grand-Duché semble, par ailleurs, insuffisamment équipé pour garantir un contrôle efficace de tous les flux qu’il traite. Ses services semblent être plus calibrés à la taille du pays qu’à son activité offshore. Le registre du commerce ne compte que 59 employés chargés de faire respecter l’obligation légale de déclarer les bénéficiaires effectifs de plus de 100.000 entités et d’effectuer un premier contrôle des déclarations. La Commission de surveillance du secteur financier (CSSF) ne compte que 900 employés, alors que le secteur financier représente un quart de l’économie du pays.

Bien sûr, le Luxembourg n’est pas le seul pays à être entré dans la course à la facture fiscale la plus basse. Mais c’est la première fois qu’une enquête documente de manière exhaustive le phénomène, à travers l’analyse du tissu microéconomique d’un État.

Les nombreuses failles découvertes par l’enquête OpenLux remettent en question la capacité des États à surveiller efficacement leur écosystème financier

Cette opération de vérité n’aurait pas été possible sans une directive votée par l’Union européenne en 2018, qui exigeait la création de registres publics des propriétaires réels de sociétés dans tous les États membres. Cette réforme historique est intervenue après une décennie de scandales financiers, dont le point culminant a été l « Les journaux de Panama “ en 2016, qui a révélé l’ampleur du rôle joué par les sociétés opaques et les arrangements offshore dans le blanchiment des activités criminelles, y compris la fraude fiscale. Une décennie au cours de laquelle, parallèlement, les juges anti-corruption et les autorités fiscales ont vu leurs enquêtes se heurter à des sociétés et des hommes de paille.

Le Luxembourg a été l’un des premiers à appliquer la directive européenne, en rendant son registre public à l’automne 2019. Il paie donc en quelque sorte le prix de la transparence. Les nombreuses failles découvertes par l’enquête OpenLux remettent en cause la capacité des États à surveiller efficacement leur écosystème financier en garantissant la fiabilité de ces registres. Par exemple, près de la moitié des sociétés, fonds et fondations enregistrés au Luxembourg n’ont pas de véritables bénéficiaires identifiables à ce jour. Cependant, comme le précise la directive européenne, ” l’accès du public aux informations sur les destinataires réels permet un plus grand contrôle de l’information par la société civile (…) et contribue à préserver la confiance dans l’intégrité des transactions commerciales et du système financier “.

Estimez votre maison en ligne