L’escroquerie immobilière de 65 millions de dollars au Maroc – France 24

Casablanca (Maroc) (AFP)

“Donnez-nous notre argent”, exige un groupe d’acheteurs de maisons, se tenant sur un terrain qui devrait maintenant être des condos finis – un des nombreux projets fictifs qui, ensemble, constituent ce qui est décrit comme la plus grande escroquerie immobilière jamais réalisée au Maroc.

Des publicités à la télévision d’État promettaient des maisons de rêve à trois pour le prix de deux, tandis que des brochures se vantaient de finitions en bois sculpté et de marbre abondant.

Mais tout cela n’était qu’un fantasme : plus de 600 millions de dirhams (environ 57 millions d’euros, 65 millions de dollars) auraient disparu, laissant plus de 1 000 acheteurs sans le sou, selon l’un des avocats qui les représentent.

Dans un pays où la corruption est endémique, l’ampleur sans précédent de la fraude présumée a généré des vagues politiques.

Appelé par les députés à aborder la question au parlement, le Premier ministre Saad Eddine El Othmani a déclaré que le gouvernement était absous de tout blâme, provoquant l’indignation des investisseurs escrocs qui ont fait appel au roi Mohammed VI.

L’homme accusé d’être à l’origine de ce projet a été inculpé et est en détention en attendant son procès.

Mais cette vaste escroquerie a suscité de grandes questions sur la prétendue négligence et complicité de certaines institutions marocaines.

Mohamed el Ouardi, en tant que chef du groupe Bab Darna, aurait reçu des avances pour des appartements qui n’ont jamais dépassé le papier sur lequel ils étaient dessinés.

“La piscine aurait été juste là”, se moque le futur propriétaire d’un appartement, Soufiane, la quarantaine, en montrant du doigt un chantier dans la capitale commerciale Casablanca.

Bab Darna est un groupe de sociétés qui ont encaissé les avances d'”au moins 1 000 victimes” qui ont investi dans une quinzaine de projets immobiliers fictifs à Casablanca et dans ses environs pendant une décennie, a déclaré à l’AFP Mourad el Ajouti, l’un des avocats des investisseurs.

L’argent aurait été détourné en encaissant des “avances allant de 20 %” au coût total de l’appartement, a-t-il ajouté.

– Qui l’a protégé ?

Houria, 49 ans, qui travaille dans le commerce électronique, a déclaré que des “agents de vente très persuasifs” lui ont offert une occasion en or et l’ont poussée à avancer 400 000 dirhams, soit 20 % du coût d’une villa.

Mais le vendeur “n’avait ni le titre de propriété ni le permis de construire”, a déclaré M. el Ajouti ; des exigences de base manquent dans tous les contrats signés par les investisseurs.

De telles pratiques n’ont pas empêché Bab Darna d’exposer en grande pompe lors de salons immobiliers à Casablanca, Paris et Bruxelles.

“Les autorités n’étaient pas au courant (des activités d’El Ouardi)”, a demandé Houria, abasourdie.

“Qui l’a protégé ?”

Comme d’autres victimes auxquelles l’AFP a parlé, elle ne voulait pas que leurs noms complets soient publiés.

El Ouardi, 59 ans, est décrit comme un bon vendeur qui s’est frayé un chemin à travers la jungle immobilière.

Mais en novembre, sans rien à montrer pour leurs investissements, des clients en colère se sont rendus chez lui.

Lorsque les chèques de remboursement qu’ils disent avoir émis personnellement ont été refusés, leur patience a fini par s’épuiser et ils l’ont traîné au poste de police.

Il est actuellement en attente d’un procès avec six complices présumés : son directeur financier, le notaire et des agents commerciaux.

Une date de procès n’a pas encore été fixée, mais les suspects risquent entre 10 et 20 ans de prison pour fraude ou complicité de fraude.

– Persuasive” –

De nombreuses victimes sont issues de la diaspora marocaine, qui compte plusieurs millions de personnes et investit souvent dans des biens immobiliers au Maroc.

“J’ai quitté le Maroc pour échapper à la corruption et au népotisme, mais ces choses m’ont piégé une fois de plus”, a déploré une autre victime, Youssef, 36 ans, qui vit au Japon et travaille à son compte.

Sifeddine, un entrepreneur vivant en Argentine, a réservé un appartement grâce à une brochure faisant la promotion de bâtiments modernes couverts de lierre, à côté d’élégants palmiers ombrageant une piscine turquoise.

Les publicités télévisées, diffusées aux heures de grande écoute et faisant appel à des acteurs célèbres, le rassurent.

“El Ouardi m’a reçu à sa villa et a été très persuasif, devant un notaire et un agent”, a-t-il déclaré.

“Il était 22 heures, le bureau de la sous-municipalité a été ouvert spécialement à sa demande pour signer le contrat ; il a dû graisser beaucoup de palmiers”, a allégué Sifeddine.

Jalal, un vendeur d’une quarantaine d’années de double nationalité franco-marocaine, a fait le grand saut en 2018 en visitant un salon immobilier marocain à Paris.

Bab Darna “avait l’un des meilleurs stands” du salon, connu sous le nom de Smap Immo, a-t-il déclaré.

Il est revenu au Maroc pour signer l’accord, et a pris la présence d’un notaire et l’enregistrement du contrat dans un bureau sous-municipal comme garanties de légitimité.

– Le “foyer de la corruption” –

El Ajouti considère le scandale comme un échec collectif de multiples institutions.

“Les autorités au sein du ministère de l’urbanisme, du conseil municipal, de l’agence urbaine” devraient toutes assumer leur part de responsabilité, a-t-il déclaré.

Il a également critiqué les responsables du salon de l’immobilier qui, selon lui, auraient dû examiner la crédibilité des exposants.

Smap Immo, qui rejette toute responsabilité dans le scandale, a lui-même porté plainte contre Bab Darna pour fraude et atteinte à la réputation de l’exposition.

L’immobilier est l’un des secteurs les plus touchés par la corruption au Maroc, selon le chef de Transparency Maroc, un groupe local de défense des droits des artisans.

Le secteur est “un foyer de corruption, de conflits d’intérêts et de délits d’initiés entre les propriétaires fonciers, les autorités locales et les agences urbaines”, a déclaré Ahmed Bernoussi.

Un architecte marocain, qui n’a pas voulu donner son nom, a déclaré que “les agents travaillent main dans la main avec les élus, qui deviennent souvent eux-mêmes des promoteurs immobiliers”.

Bernoussi souligne la récente condamnation à 10 ans de prison d’un ancien chef d’un service d’urbanisme du sud de Marrakech pour avoir exigé des pots-de-vin en échange d’une accélération de l’octroi des permis.

Néanmoins, l’affaire Bab Darna a “porté un coup dur à la crédibilité du secteur”, a déclaré Anis Benjelloun, vice-président de la fédération marocaine des agents immobiliers.

“La fédération a déploré à plusieurs reprises ce genre de pratique”, a-t-il ajouté, décrivant l’affaire comme “une escroquerie permise par un système défaillant”.

Cela va-t-il donc entraîner des changements pour donner plus de protection aux acheteurs de maisons à l’avenir ?

Contactée par l’AFP, Nezha Bouchareb, ministre marocaine de l’urbanisme et de l’habitat, a reconnu “des dysfonctionnements et des pratiques illégales”.

“Nous devons renforcer nos efforts pour les corriger”, a-t-elle déclaré.

Les ventes basées uniquement sur des plans papier donnent régulièrement lieu à des scandales au Maroc, allant d’appartements qui ne correspondent pas aux promesses des brochures à des retards importants dans la construction.

Le secteur est réglementé par une loi de 2002, qui a été modifiée en 2016 – mais un décret nécessaire à la mise en œuvre de cette révision est toujours en attente.

Ce décret est “en cours de finalisation”, a déclaré M. Bouchareb.

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